L’interview du sélectionneur

Alors que la liste des joueurs de l’équipe de France sélectionnés pour préparer la Coupe du monde vient d’être dévoilée, François Grignard nous accorde une interview passionnante. C’est l’occasion pour le sélectionneur de parler tactique, de nous donner sa vision de la scène française et de nous expliquer comment constituer LE groupe optimal pour cette compétition.

Bonne lecture, et allez les bleus !  

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Bonjour François, merci de nous accorder cette interview. On va entrer directement dans le vif du sujet : est-ce que ça a été difficile de composer la liste des joueurs sélectionnés pour l’équipe de France ? 

Eh bien cela dépend. Ainsi, la présence de certains joueurs dans la liste était évidente, au regard de leur qualité et de leur expérience. Pour d’autres, ça a été difficile de choisir, notamment en raison de la progression rapide de certains joueurs au potentiel impressionnant. Il fallait être cohérent et prendre les joueurs les plus susceptibles d’être performants et d’apporter une complémentarité à l’équipe.

Mais la sélection doit encore se poursuivre, pour passer, chez les hommes du moins, de 10 à 6 joueurs qui iront à la Coupe du Monde. Le stage sera l’occasion pour les joueurs de prouver qu’ils méritent leur place dans l’équipe.

Parlons justement des critères sur lesquels tu te bases pour sélectionner les joueurs. Est-ce qu’il y a certaines choses que tu regardes plus que d’autres ? 

Il faut surtout être ouvert. Je n’ai pas tenu compte uniquement du palmarès ou des derniers résultats en compétition. À Marseille, par exemple, (NDLR : 2e compétition qualificative du championnat de France, qui s’est déroulée en janvier 2019), certains joueurs ont fait des choix audacieux de partenaire de double, et ça aurait faussé l’analyse de prendre simplement les doubles les mieux classés. 

Le critère le plus important est la fiabilité technique : dans une compétition de ce niveau, on ne peut tout simplement pas se permettre de donner des points à l’adversaire en commettant des erreurs de base.  Certains attaquants de bon niveau n’ont pas été sélectionnés sur ce point. Un autre critère très important est le comportement sur le terrain : la capacité à rester concentré, à être combatif, à soutenir son partenaire dans les moments tendus. Ce sont des attitudes indispensables pour le haut niveau. 

Malgré tout, ça a été très difficile : le niveau s’est beaucoup resserré ces dernières années et beaucoup de joueurs intéressants se sont révélés. Parmi tous ces joueurs, j’ai essayé de choisir des profils variés, pour pouvoir adapter le jeu de l’équipe à nos besoins.

Est-ce que tu peux nous parler un peu plus du profil des joueurs sélectionnés ? As-tu identifié des profils  qui pourraient manquer à l’équipe de France ? 

Aujourd’hui, je dirais qu’aucun des joueurs sélectionnés n’est complet sur tous les plans du jeu, à l’exception peut-être d’Anthony (NDLR : le joueur se remet d’une blessure) s’il retrouve son niveau. Nous avons des profils très variés, avec des qualités différentes. Il convient maintenant de savoir comment on peut les rendre complémentaires. La question se pose particulièrement pour le triple : pour cette épreuve, il est déterminant de disposer d’un contreur/passeur de haut niveau. Nous n’avons pas ce profil en stock : nous avons d’excellents contreurs et des passeurs très réguliers, mais aucun joueur ne regroupe ces deux qualités. 

Ensuite, il est évident qu’on manque d’attaquants au standard du très haut niveau, car c’est ce qui fait la différence dans ce genre de compétitions. Certes, Anthony a prouvé qu’il avait le potentiel du niveau international, Ayman se distingue par sa puissance même s’il manque encore de régularité ; et Etienne, qui manque encore de puissance, impressionne par sa variété et sa régularité. Derrière, Vincent et Laurent ont aussi de belles qualités d’attaques, tout comme Léo, Jérémy et Xavier qui sont des joueurs au profil plus polyvalent. 

Enfin, au niveau de la passe, nous avons trois passeurs de haut niveau : Jérémy, Xavier et Théotime, qui impressionnent par leur régularité et leur fiabilité technique.

Qu’est-ce que tu penses du niveau actuel de l’équipe ? Peut-on considérer que l’équipe de France est mieux armée que pour la dernière Coupe du monde à Hong-Kong en 2017 ? 

Nous sommes assurément mieux armés, dans la mesure où nous sommes moins dépendants de quelques joueurs, avec plus de profondeur d’effectifs. On peut considérer que, pour faire une belle compétition, il faut au moins quatre joueurs de haut niveau. Aujourd’hui, Anthony a prouvé qu’il était un joueur de haut niveau, Etienne s’en approche et il y a derrière beaucoup de joueurs en progression. 

Si l’on se compare aux autres pays européens, notre objectif à court terme est de s’imposer durablement comme la troisième nation européenne (NDLR : derrière l’Allemagne et la Hongrie). Concrètement, cela voudrait dire être capable de battre une équipe comme la Finlande, dont les joueurs nous ont par le passé surclassés grâce à une plus grande régularité. C’est sur ce point qu’il va falloir progresser en réalité.

L’équipe de France te semble-t-elle plus préparée pour certaines épreuves ? 

Paradoxalement, durant les dernières compétitions internationales, c’est sur l’épreuve de triple que l’équipe de France a obtenu les meilleurs résultats, alors que c’est le format que nous travaillons le moins en compétition nationale. Cette réussite vient du fait que nous avons réussi à compenser notre retard technique sur certains pays en insistant sur le point de vue tactique. Il nous faut conserver cette performance. 

Le triple est l’épreuve la plus difficile à travailler, pour laquelle il faut développer l’entente et la complémentarité entre les joueurs. C’est aussi l’épreuve qui offre la plus grande adaptabilité (NDLR : des changements sont possibles en cours de match). Cette année, c’est à la fois un défi et une opportunité. La nouvelle génération aura le devoir de garder le même niveau tactique que la précédente. Ce sera un des grands objectifs des stages. Je compte notamment jouer à fond la carte des remplacements en cours de match, une option que je pense sous-utilisée par les équipes à ce stade.

Est-ce que tu as déjà une idée des joueurs que tu vas aligner sur chaque épreuve ? 

Ca dépend des épreuves. En simple homme, ça sera a priori Anthony s’il est rétabli, mais ce n’est absolument pas figé, au regard du niveau des autres joueurs. En simple femme, ce sera sans doute Trang, mais là encore rien n’est certain. En double c’est très ouvert, je n’ai pas arrêté les profils. On pourrait imaginer deux attaquants pour donner de la variété, mais ce n’est pas arrêté. En triple, j’aimerais beaucoup aligner deux attaquants et un passeur pour multiplier les combinaisons possibles, mais ça demandera beaucoup de travail. Enfin, pour le double mixte, j’ai déjà une bonne idée de qui je vais aligner.

Ce double mixte nous donne l’occasion de rappeler qu’il n’y a pas une mais deux équipes de France ! As-tu conscience que, d’un point de vue extérieur, on peut avoir l’impression que l’équipe féminine accapare moins l’attention du sélectionneur que l’équipe masculine ? 

Il faut admettre que chez les filles, il y a moins de doute sur les joueuses à sélectionner dans toutes les épreuves. Il y a actuellement une hiérarchie plus claire, mais qui ne demande qu’à être bousculée dans les prochains mois. 

Aujourd’hui, l’équipe féminine s’articule autour d’un noyau dur de quatre joueuses : deux attaquantes (Trang et Justine) et deux passeuses expérimentées (June et Laeticia). Les deux autres sélectionnées (Jessica et Manon) sont pour l’instant plus dans un profil de remplaçante.

On ne froissera personne en remarquant que Trang présente un niveau impressionnant et domine la scène féminine depuis plusieurs années. Comment vas-tu faire pour créer de l’émulation dans l’équipe féminine ? 

Je ne partage pas du tout cette vision. D’une part, malgré ses qualités, Trang ne pourra pas jouer les quatre épreuves. D’autre part, l’équipe ne peut être construite autour d’une seule personne et toutes les joueuses auront l’occasion de me montrer qu’elles méritent leur place sur le terrain. Aujourd’hui, plus que l’émulation, la priorité est davantage de travailler sur la complémentarité entre les joueuses.

Dans les autres sports, les rôles de sélectionneur de l’équipe féminine et masculine sont souvent assumés par deux personnes distinctes. Pourquoi n’est-ce pas le cas au Plumfoot ? 

S’il n’y avait pas d’épreuve de double mixte, je pense que ça serait en effet mieux de séparer les fonctions. Toutefois, cette épreuve bouscule tout, dans la mesure où aucun joueur ne peut physiquement tenir les quatre épreuves. Elle impose donc d’adopter une logique de groupe, à l’échelle des deux équipes. 

Je tiens à préciser que je dispose d’un adjoint (NDLR : Kévin Eybert), ce qui nous permettra de suivre toutes les rencontres, même jouées en parallèle. Kévin aura donc un rôle très important durant la compétition. Je précise qu’on ne s’est pas réparti les équipes à suivre durant la compétition : je ne suivrai pas exclusivement les garçons et Kévin exclusivement les filles. Si deux rencontres se jouent en même temps, en tant que sélectionneur principal, je privilégierai la rencontre qui me semblera présenter le plus d’enjeu. 

Pour les stages, il en va de même, nous aurons la même intensité d’entrainement et d’observation pour les deux équipes. Seul le premier stage sera orienté vers les garçons, car il nous faut encore sélectionner les six joueurs définitifs.

Merci beaucoup pour cet éclairage François. Comme de coutume, nous te laissons le mot de la fin. Est-ce qu’il y a quelque chose que tu voudrais dire aux joueurs sélectionnés ou aux joueurs laissés de côté ? 

Tout à fait, je voudrai passer deux messages aux joueurs que j’ai retenus pour le premier stage. Je leur demande d’abord de défendre leur place bec et ongles : ça sera très dur d’intégrer la liste finale et personne n’est assuré d’avoir sa place. Aussi, je leur demande de faire bonne figure dans un contexte de rivalité. Je leur demande d’être à la fois adversaires et coéquipiers, notamment pendant les stages. Ca sera un critère important pour intégrer la liste. 

Je veux aussi m’adresser aux joueurs non-sélectionnés. Le niveau a fortement progressé, beaucoup de joueurs m’ont impressionné, notamment durant le tournoi de Marseille, et auraient pu faire partie de la liste. A ces joueurs, je veux rappeler que les vérités d’aujourd’hui ne sont pas forcément celles de demain ! J’ai beaucoup hésité à élargir le groupe car certains joueurs ont montré un potentiel énorme mais il leur a manqué de la régularité et, surtout, de la combativité pour se dépasser. Certains ont perdu leur place sur ce critère mais ils doivent avoir conscience qu’ils ont toutes les qualités requises pour intégrer les prochaines listes. 

Bref, cette sélection a été un vrai casse-tête mais, comme le dit l’adage : décider c’est renoncer ! 

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